Entrevue avec Rachid Filali pour Arabiyat International



Je suis ravie d'avoir été sollicitée par le Magazine Arabe Arabiyat International pour répondre librement à certaines questions.
Je remercie le journaliste Rachid Filali pour le grand honneur qu'il m'a voué. Je le remercie de m'avoir interviewée sur la condition de la femme arabe telle que je la vois depuis des années et telle qu'elles la souhaiteraient, ainsi que sur la littérature arabe délicate et pleine de sensibilité. Cela qui m'a permis de m'exprimer délicatement sur ma passion et mon intérêt pour l'Orient sans froisser les avis totalement différents que j'aimerais plus tolérants.
Je vous souhaite une agréable lecture,
Sylvie Barbaroux

L'article de presse publié sur arabiyat.com
L'article en français publié sur le blog de Rachid Filali

Le blog de Rachid Filali étant inaccessible depuis quelques temps, je me permets de vous présenter l'entrevue ci-après :


Une rencontre avec la romancière française Sylvie Barbaroux
« La femme arabe est comme ma mère ! »
par Rachid Filali

Sylvie Barbaroux, romancière française, a écrit plusieurs livres, principalement sur ses voyages dans de nombreux pays arabes dont l’Egypte, l’Algérie, la Libye, la Tunisie et d’autres pays arabes. Dans cette interview, nous essayons de se rapprocher de son expérience dans le domaine de l’écriture romanesque et connaître les raisons derrière la passion de cet écrivain pour tout ce qui touche à la culture arabe et islamique en général.

- Le romancier britannique Graham Greene a dit une fois, que l’écriture est une sorte de psychothérapie. Qu'en pensez-vous ?

Je suis entièrement du même avis que Graham Greene. J’ai commencé à écrire en 2002 en laissant évader mon esprit dans mes souvenirs et mon imaginaire pour palier à mes difficultés du quotidien, souvent décevant car l’Occident est loin d’être un paradis ; la vie et les mentalités étant si divergentes avec l’Orient. Je conseille souvent l’écriture à mes amis qui sombrent dans la déprime voire la dépression. Si elle m’a aidée, pourquoi ne serait-elle pas un très bon médicament pour les autres ? Encore faut-il vouloir prendre un papier et un stylo… ! L’écriture est le meilleur palliatif et remède que je connaisse.

- L’Egypte a toujours existé dans vos livres. Quelle est la source de cette grande passion ?

Ce fut en avril 2000 que je découvris, pour la première fois, l’Egypte durant deux semaines de vacances, en voyage organisé. Lorsque le dernier jour, l’avion s’arracha du tarmac de l’aéroport du Caire Matar El Gedid, je me mis à pleurer comme une enfant laissant sa mère. Je laissais une partie de moi en Egypte. Je ne peux l’expliquer. Depuis, je n’ai eu de cesse de m’y rendre tous les ans, même une fois divorcée, seule en toute liberté, à prendre mes billets d’avion, de train, comme une Egyptienne ! D’ailleurs je connais mieux Le Caire que Marseille ! Depuis, j’y ai de très grands amis égyptiens coptes et musulmans, du Caire à Assouan ! Tout d’abord, mon intérêt se porte sur l’histoire ancestrale de ce pays, ses temples, ses pyramides, ses tombes, ses musées. Cependant, je ne peux voyager sans me rapprocher du peuple, quelle que soit sa catégorie sociale, du journaliste au fellah, et les instants échangés autour d’un plateau repas par terre durant le El eftour, ou devant un thé, sont des moments d’amitié qui comblent les âmes de tous, et les retrouvailles sont si fortes que la preuve de l’amitié sincère est bien présente. Alors, je ne suis plus une touriste lambda, mais une personne tout simplement qui aime les gens. De cette passion est née aussi une amitié avec des égyptologues, des fellahs de Louxor, d’Assouan, où des privilèges s’ouvrent à moi si bien sur un site de fouilles que dans une maison paysanne des terres de Haute Egypte, et aussi auprès de « ma famille adoptive cairote». L’Egypte est ma seconde terre mère. J’espère un jour pouvoir y vivre, à Assouan ou à Bahariya, sublime oasis dans le Désert Libyque. Inch’Allah !

J’ai commencé à écrire mon premier roman «Le secret du Fayoum» à Louxor en juillet 2002 après avoir passé une semaine dans le Désert Libyque. Ce lieu m’a attirée, et l’Egypte est si mystérieuse, si envoûtante qu’elle m’a inspirée et m’a ouvert les portes de l’écriture publiée. D’ailleurs, j’écris actuellement mon tout premier roman policier dont l’histoire se déroule sur un site de fouilles à Saqqarâ, et dont le titre sera « Horus La proie de l'or ».

- Pensez-vous que la malédiction des pharaons existe vraiment ?


Oh non, la malédiction des pharaons n’existe pas ! Cela n’est qu’un mythe des 19 et 20ème siècles où la science était bien plus arriérée qu’aujourd’hui. Imaginez-vous Howard Carter, le jour de l’ouverture de la tombe de Toutankhamoun ! Dans la tombe il y avait du bois, des étoffes, de la nourriture, des boissons, son corps qui, même momifié et embaumé, continuait à se décomposer… Alors, sitôt un trou dans le mur s’était fait que des bactéries enfermées depuis des millénaires s’envolent et se mêlent à l’air ambiant que Carter respirait. Et une simple piqûre d’insecte, sur une peau dont l’épiderme contenait ces bactéries millénaires, avec des antiseptiques peu élaborés et pratiquement inefficaces et c’était l’infection garantie, et le mal se propageait rapidement… Alors que je ne suis pas du tout superstitieuse, je suis une miraculée d’un tragique accident que j’ai subi le vendredi 13 avril 2007 à Louxor/Est, dans la cuve d’un ascenseur absent, dans un hôtel et qui m’a valu une chute libre, dans le vide, sur 5 étages… Morte quelques instants, je suis revenue pourtant à la vie, avec force, courage et souffrance, et très rapidement j’ai remarché…

Alors, peut-être qu’Isis m’a protégée pour m’éviter une éternité auprès de son défunt mari et frère Osiris ? D’une malédiction à Thèbes/Est, voici une bénédiction, ne trouvez-vous pas ?!

- Vous avez une plume d’or. Quel est le secret de cette écriture douce, claire et éloquente ?

Oh, je vous remercie pour ce compliment très flatteur ! Mon secret ? Rester moi-même, une femme simple, avec beaucoup de vécu. J’écris avec mon cœur. J’aime la vie, les gens qui méritent mon attention. Je pense que ce cocktail de sensibilité et d’humanité reste et restera mon unique fortune ! Toujours voyager avec les yeux ouverts, en relativisant, sans m’apitoyer sans fondement. Le fait d’avoir vécu sept années en Libye, à Tripoli, d’avoir voyagé en Tunisie, au Maroc, dix ans d’Egypte, j’ai aussi compris les différences existentielles, le respect des religions, des gens, du vieillard au plus jeune, du plus pauvre au plus riche, car je n’oublie jamais que je fais partie des « pauvres Français », sans emploi (perdu à cause de mon accident et suis à présent dans la plus grande précarité), simplement. Pourtant, partir m’échapper au moins une fois par an, coûte que coûte, reste pour moi une nécessité qui, à mon retour, active mes envies d’écrire. C’est aussi dans les difficultés de l’existence que j’apprends la modestie, guidant ainsi sur papier ce qui m’a touchée ou déplu. J’ai eu deux vies, je refuse de vivre la seconde comme la première. Aussi, l’Egypte m’a appris la fragilité de l’existence, alors je vis autrement que nombre d’autres Français… ! Peu importe ce que j’ai dans l’assiette, le principal étant de nourrir mon esprit d’échanges, de partages, de découvertes, et soudain, mon cœur devient plus rempli que mon estomac ! Tout cela guide ma sensibilité sur le papier, avec générosité.

- Que pensez-vous de ce qui se passe ces jours-ci dans le monde arabe ?

Je ne fais pas de politique ; très rarement chez moi ! Ce que je peux en dire est que les révoltes tunisiennes étaient évidentes ; la Tunisie est le plus petit et le plus pauvre pays d’Afrique du Nord, et la jeunesse ne se laisse plus « manipuler» comme ses parents et grands-parents, c’est légitime. Quant à l’Egypte, j’avoue que cela fait plus de deux ans que je sentais sur place un changement dans les comportements des Egyptiens, comme de l’agressivité à l’égard des touristes, des étrangers, je ne retrouvais plus la même ambiance, ce charme qui me berçait vers des rencontres et des amitiés fortes, tout semblait s’envoler. Je sentais un malaise, que quelque chose se préparait ; et je ne me suis pas trompée… A présent, la Libye (pour rester en Afrique du Nord et Moyen-Orient)… Dans ces pays, on se fait tellement d’idées (fausses) sur le soi-disant confort occidental… Cependant, l’oppression de ne pouvoir s’exprimer aussi par un vote équitable, législatif, pour le peuple est une frustration qui doit changer. Pourtant, une chose me gêne, me préoccupe : je ne comprends pas pourquoi ces révoltes, sans avoir pris la précaution de créer un nouveau parti jeune, plus moderne, plus démocratique (dans la clandestinité, pour éviter l’emprisonnement), avant la révolution… ? Car tout pays, quel qu’il soit, ne peut se gérer seul. Ce que je crains aujourd’hui, c’est que les peuples soient déçus, qu’il n’y ait pas le changement voulu, et tout cela parce que reviendront aux pouvoirs des hommes qui ont toujours, encore, des idées rétrogrades. J’espère très sincèrement retourner dans quelques années dans ces pays qui sont si chers à mon coeur, et voir les gens heureux, même si nous savons que, malheureusement, il y aura toujours des riches et des très pauvres en Orient comme en Occident. Trop consciente de cela, ça sabre le moral. Je ne peux que radicaliser en disant que lorsqu’on naît pauvre on devient rarement riche… Oui, je comprends les révoltes orientales actuelles, je les suis avec attention, en espérant que les batailles ne seront pas vaines… Inch’Allah, comme on dit… Et Mabrouk pour l’avenir ! Je considère aussi que l’Occident doit laisser les peuples agir pour leur bien-être, et n’intervenir que si l’Orient sollicite de l’aide. Un «nouveau pays » doit être construit par ses enfants.

- Comment voyez-vous le roman arabe contemporain ?

J’ai très peu lu de romans arabes, et je le regrette. J’adore la sensibilité de Yasmina Khadra (que j’ai croisé dans ma ville le 12 février 2011 !), le grand et très célèbre Naguib Mahfouz, Alaa El Aswany avec son best seller L’immeuble Yacoubian , Marek Halter avec, entre autre, « La Bible au féminin » ne sont que pures merveilles. Dommage que je ne sache pas lire l’arabe, car j’aurais aimé lire les originaux et faire ma propre traduction. La littérature arabe est magnifique, aussi harmonieuse que ses arabesques… J’apprécie énormément la plume arabe, même dans les journaux comme le « Al Ahram », « Le Progrès Egyptien », j’y trouve de la poésie, mais surtout de la délicatesse dans les mots qui sont choisis à la perfection pour éviter des heurts en favorisant le romantisme. Je ne sais ce que proposent actuellement, les livres arabes et les journaux, mais j’espère que la liberté d’expression gagnera du terrain pour que le cœur ouvert guide la plume des penseurs d’aujourd’hui et de demain. Ne plus avoir de censure, laisser les idées s’exprimer c’est respecter la liberté d’exister pour chaque être humain, homme ou femme. C’est à travers les intellectuels et la liberté de penser, de s’exprimer que le monde arabe et ses romans progresseront, car cela n’enfreint aucunement les lois du Coran ; les sourates restent paroles divines, les pensées des écrivains, elles donnent du rêve et de la réflexion. Le roman arabe contemporain conservera sa délicatesse des Contes des 1001 nuits !

- Que pensez-vous de la femme arabe ?

Je vous remercie de me poser cette question, Rachid ! La femme arabe aujourd’hui me fait penser à ma mère et ma grand-mère durant les révoltes françaises de Mai 1968. Elle ne veut plus être « prisonnière » de son statut de mère et d’épouse, n’être que là pour servir l’homme, les enfants, et tenir son balai. La femme est courageuse, la première levée, la dernière couchée et ce, durant toute sa vie (je suis mère de deux grands enfants adultes à présent, et divorcée à deux reprises, vivant seule depuis six ans… donc la femme d’ici est la même qu’ailleurs…) La femme a un intellect, une intelligence tout comme l’homme, seul un petit bémoliserait dans la force physique. La femme arabe veut travailler, sortir de chez elle et se sentir utile, avoir des choses à raconter le soir en parlant de sa journée de travail. De plus, je vous avoue que lorsque je vois une femme répudiée ou veuve abandonnée, dans la pauvreté la plus extrême, dans la rue, à chasser les regards autour d’elle, à avoir du mal à tendre la main pour recevoir un morceau de pain ou quelques pièces de monnaie, j’ai mal au cœur. Avec de l’instruction, de l’éducation, la jeune fille pourra mêler une vie professionnelle et familiale, et si un jour, le mauvais sort entre dans son foyer, elle aura au moins un travail pour l’aider à survivre avec ses enfants. J’ai un rêve en tête, totale utopie car je n’aurai jamais d’argent : acheter un grand domaine, en faire un hôtel restaurant 5* avec uniquement des femmes répudiées et veuves, en leur offrant les formations adéquates, un lit, à manger, du travail. Dès qu’elles désireraient avoir leur propre logis, elles en seraient libres. Pour les motiver à bien faire leur travail, une prime mensuelle leur serait versée sur un compte bloqué qui, tous les mois de septembre, serait débloqué pour payer la rentrée scolaire de leurs enfants. Mais, attention, si le travail n’était pas bien fait, au bout du troisième avertissement, elle serait renvoyée. Voilà une idée que je lance aux personnes qui voudraient aider ces femmes et qui en auraient les moyens financiers… La femme arabe doit avoir les mêmes droits, en tous points, que l’homme. Trop de lois ont été faites il y a des siècles très lointains. Aujourd’hui, le monde évolue, les êtres aussi. Alors, j’espère que mes idées ne froisseront personne ; voici ma voix de femme aux femmes, sans frontière, la voix de l’amour tout simplement et de la paix surtout.

- Quel est le plus grand livre à votre avis ?

Voici une question bien difficile… Jusqu’à aujourd’hui, je vous avoue que j’ai été très touchée par « Les hirondelles de Kaboul » de Yasmina Khadra et par « L’immeuble Yacoubian » d’Alaa El Aswany. Dans le premier nommé, beaucoup d’émotions qui m’ont touchée en plein cœur. Pour le second, hormis le fait que l’histoire se déroule dans mon quartier cairote, j’y ai trouvé de l’audace de lever le voile sur des sujets tabous.

- Il y a beaucoup d’orientalistes qui ont déformé l’histoire arabe et ne sont pas neutres dans leurs écrits... Mais d’autre part, il y a les orientalistes qui ont fourni de précieux services dans ce domaine... N’est-ce pas ?

Oui, en effet, et par respect de la pensée de chacun, je n’en nommerai aucun. C’est à travers les divergences d’opinions que les avis et que le dialogue peuvent s’ouvrir. L’histoire se fait par la politique, les conflits, les guerres, malheureusement. Je pense que tant que la religion restera mêlée à la politique, l’histoire arabe ne pourra pas trop changé et les conflits d’opinions seront toujours très, trop divergents. Je suppose que tous les orientalistes ont vécu dans les pays arabes pour porter leurs avis et être crédibles, car ce n’est pas uniquement dans des livres que l’on consulte derrière un bureau, que l’on peut comprendre l’histoire et le présent arabes. C’est ainsi que, personnellement, je pense et ressens les changements, les craintes des peuples, leurs colères, leurs espoirs ou leurs remords. On ne doit pas déformer l’histoire, quelle qu’elle soit, mais la décrire réellement comme elle est. Et puis, qui sommes-nous ? Et les orientalistes qui sont-ils de plus que le commun des peuples, pour déformer…? En montrant l’histoire telle qu’elle est, c’est ouvrir les yeux des peuples pour que les mêmes erreurs cessent et ne se reproduisent plus ; là, alors, il s’agit de précieux services aux peuples et pour l’histoire !

- Vous avez choisi de superbes photos du désert égyptien et arabe. Ce qui signifie que vous avez un troisième œil élégant. Est-ce que l’appareil photo est mieux que la plume pour exprimer votre vision du monde ?

Rachid, toutes les photos que vous avez pu voir sur les déserts libyque et arabique égyptiens sont les miennes. Là, je souris en vous répondant ! Car, surtout en Egypte, mes amis m’appellent « Japanese Woman » ! Je ne sors jamais sans mon appareil photo ! C’est simplement qu’en rentrant chez moi, j’apprécie de revivre, sans cesse, mes souvenirs du terrain, je me souviens, alors, des mots, des phrases échangées dans mon arabe basique, des parfums…

Je partage ainsi mes photos, mes souvenirs sur mon blog, mon facebook, pour faire découvrir des contrées peu visitées, aux éventuels touristes qui désireraient s’y rendre, ou tout simplement, n’osent pas ou ne connaissaient pas ces endroits fabuleux ! Chacune de mes photos a été prise par une attirance instantanée à un moment précis. Un regard, un sourire, une attitude, un coucher de soleil… Alors, d’une simple photo que je regarde à nouveau lorsque j’ai la nostalgie du pays, seule chez moi, je prends ma plume et me mets à écrire un roman, un récit de voyage, créer un livre photo comme pour le « Jardin Majorelle » à Marrakech. Mes yeux sont mon premier appareil photo ! Alors, oui, c’est à travers ce que je vois, photographie et analyse autour de moi, tous les jours, où que je sois, que le monde réel se dessine et mon esprit alors l’étudie. Suivant le cas, mes images et mes mots auront la couleur pastelle, ou inversement, couleurs sombres du monde moderne actuel qui me désole. Mais je ne dis pas que l’appareil photo soit mieux que la plume. Non. Les deux sont complémentaires. Car d’une photo, les avis de chacun pourront être bien différents. Quant à la plume, l’auteur se doit de transmettre ses émotions sans qu’il puisse y avoir interprétation.

Des lecteurs aimeront et d’autres pas ; mais ils auront lu les idées de l’auteur, essentiellement. Si un auteur écrit à partir d’une de ses photos, sa plume sera l’arabesque qui orne une salle de prière dans une mosquée (ou une église). Le bâtiment étant alors l’âme, l’esprit, la pensée, et l’arabesque de quelques versets coraniques (ou passages de la Bible), enjolive le complément d’idées.


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